ENTRETIEN AVEC RIGOBERT KOUAGOU DANS LES BUREAUX DE AC-KABA

Je m'appelle Rigobert : c'est mon nom de baptême, je suis chrétien catholique. KOUAGOU : c'est le nom de mon père. Je suis natif du Koutamarkou de la commune de Natitingou, arrondissement : Kouandata.
Je suis professeur de sociologie du développement et d'anthropologie culturelle.

En dehors de cela, je m’intéresse à l'écriture, à la lecture, au comptage et au calcul en ditammari. Je m'intéresse aussi à la poésie en langue française. Avec Gaston BEHITI, nous avons entrepris de réaliser des manuels didactiques qui d'ailleurs seront sur le marché très prochainement.


Je veux parler de l'anthropologue
Paul Mercier.
Son ouvrage le plus parlant, une encyclopédie de plus de 500 pages intitulé : "Traditions : changement – Histoire des sombas du Dahomey septentrional" .
Paul Mercier a travaillé avec Pierre BAGRI qui s'est battu pour le musée de Natitingou.

Revenons à la présentation : J'appartiens à la race de ceux qui pensent que nous avons une grosse dette morale vis-à-vis de nos parents et de nos communautés. Ce ne sont pas nos parents qui nous ont envoyés à l'école mais c'est l'administration coloniale qui est allée nous arracher à nos parents.
Pour eux, nous étions partis pour l'inconnu c'est-à-dire pour l'incertain ; ils ne savaient pas si nous allions y mourir ou non.
Maintenant que nous ne sommes pas morts, il faut leur rendre compte de ce que nous sommes allés voir, savoir, comprendre et ce que nous devrions faire pour que cela puisse être profitable à notre univers. Nous devons faire en sorte que Koutamarkou ne périsse pas.

Toutes les filles qui ont fait Dikountri la même année, quel que soit le clan, de Boukoumbé à Natitingou, appartiennent à une seule et même classe d'âge et à ce titre, non seulement elles sont solidaires entre elles, mais elles se respectent mutuellement. Il n'est pas admis que celles qui appartiennent à une même classe d'âge viennent à y déroger. Il faut la courtoisie, le respect et le soutien c'est-à-dire la solidarité. Vous vous en prenez à l'une ou à l'autre, vous avez tout le monde sur le dos.

La communauté socioculturelle Tammari est une communauté à structuration de classes d'âge. C'est à travers le nivellement des classes d'âge que tous les pouvoirs s'expriment : le pouvoir politique, le pouvoir social, le pouvoir économique, culturel et le pouvoir spirituel. Il y a deux rites fondamentaux chez otammari, deux rites d'initiation : Dikountri chez les femmes et Difonni chez les hommes.
Tout au long du processus qui conduit à ces rites, l'éducation sous ses divers angles et dans ses diverses dimensions les y préparent. Dikountri chez les femmes, Difonni chez les hommes viennent couronner et consacrer tout ce qui a été investi depuis tout au moins 16 à 17 ans pour éduquer, former et informer pour socialiser le membre de la communauté. Puisque c'est de Dikountri que vous avez parlé, Dikountri, c'est le rite de passage des jeunes filles adolescentes majeures.
Hier, du temps de nos mamans, c'était à partir de 20 à 24 ans, pendant que Koutamarkou vivait encore en vase clos.

Maintenant que le milieu Koutamarkou a découvert des choses que l'homme Otammari ignorait, on a abaissé la barre en ce qui concerne l'âge et aujourd'hui nous sommes entre 14 et 18 ans maximum pour le Dikountri.
En principe la jeune fille fait face à ce grand événement de sa vie (après la naissance) dans la mesure où c'est à l'issue de Dikountri qu'elle peut se marier, fonder un foyer, devenir mère et plus tard grand-mère. Dikountri, est une espèce d'État civil en second de la jeune fille puisque c'est à partir de Dikountri qu'elle identifie ses camarades de classe d'âge.

 










Il en résulte que l'homme Otammari vit dans un système bipolaire : le matriarcat d'un côté, le patriarcat de l'autre . C'est un système polyvalent. La femme peut être l'épouse de quelqu'un d'autre ailleurs, le problème de la dot est réglé. La famille n'a plus rien à y voir, elle rejoint son mari et elle procrée là-bas. Les parents qui ont quelque chose à y voir sont les tantes, les oncles .
Et s'il y a une cérémonie quelconque concernant l'enfant de leur sœur, ils doivent être informés et apporter leur participation et ensuite être bien entretenus à cette occasion.

Après Dikountri, rituel circonscrit à un endroit sacré où elles passent une nuit, les femmes rentrent et, pour celles qui ont été dotées traditionnellement dans leur enfance, on les conduit tour à tour chez leurs maris. Celles qui n'ont pas été promises en mariage sont installées comme épouses dans les maisons de leurs pères et elles sont de ce fait, les épouses de leurs frères (sans rapports sexuels).

Leurs partenaires sexuels viennent de l'extérieur, au choix de la femme… Bien sûr c'est le papa qui fait Dikountri en tant que détenteur du pouvoir économique et social mais il peut le faire aussi comme autorité morale… Maintenant la femme choisit l'homme qu'elle veut dans le clan ou dans un autre clan voisin avec lequel les relations ne sont pas tendues. Et cet homme a une relation libre avec elle et les enfants issus de ce type d'union appartiendront à la famille de la femme ; c'est pour cela qu'elle est l'épouse de ses frères et que les enfants signent le nom de famille de leur maman.



Maintenant, quand la femme reste à la maison, qu'elle procrée là et que les enfants sont enregistrés là, le patronyme des enfants est celui de la famille : personne d'autre (même pas le géniteur) n'a à y voir. Le géniteur sait que ce sont ses enfants, les enfants peuvent le savoir mais il n'y a aucun lien juridique entre eux puisque le père réel n'est pas officiellement reconnu. Et Otammari pour rendre compte de cette situation, considère un peu la femme comme cet arbre qui a produit le Néré et on dit que qui a faim ouvre la fanne, retire l'amande et dépose la graine au pied de l'arbre qui ne lui appartient pas.
Quant aux différentes étapes de Dikountri, elles sont imperceptibles. L'enfant est né, on l'éduque et à partir d'un certain âge, on s'occupe de sa toilette (le port de bénni : perles en herbe, menstruations etc... ) jusqu'à l'adolescence ou pour lui apprendre à porter le cache sexe traditionnel ( fèyonfè) pour ne pas se laisser violenter par des hommes. Et autour de 14 ou 15 ans (c'était hier), on lui fait des scarifications dorsales , mais aussi pour se rendre compte du courage qui l'habite puisque pendant ce temps, elle ne doit ni pleurer ni bouger ni même sourciller sinon elle fait l'objet de dénigrements lors de manifestations de réjouissances populaires. Ces marques ont aussi une connotation artistique.
Donc c'est du courage et à cela s'ajoute la taille des dents
, non pas à la manière des Amazones d'Abomey mais tout simplement dans un but artistique, pour se rendre belle.

Les grandes sœurs introduisent les adolescentes dans leur vie, les accompagnent, les encadrent et leur apprennent à parler aux hommes. L'adolescente doit sourire à tous ceux qui l'abordent et avoir un discours approprié même s'ils ne l'intéressent pas ; à tous, elle doit répondre « est-ce que je peux ? ».

C'est la réponse qu'elle donne et ce sont les grandes sœurs qui donnent ces conseils en tenant compte du fait que dans nos croyances un génie peut prendre la forme humaine pour vous tester ; et en cas de médisance ou de mauvais comportements, la colère du génie sera terrible. C'est pour ces raisons qu'elle doit être courtoise sans être tenue de répondre favorablement.

La dot :
En ce qui concerne la dot c'est autour de cinq personnes au moins que le mariage se contracte entre familles. Le contrat de mariage est signé entre les parents c'est-à-dire entre les familles, les deux collectivités, les deux clans. Les deux futurs conjoints ne savent rien de la future union.

La composition de la dot :
– un petit panier de fonio non décortiqué
– des cauris
– deux flèches
– une poulette blanche qui n'a pas encore pondu

1 - le fonio pour signifier qu'il y en a en abondance ( le fonio était hier la céréale de référence de l'Otammari en ce qui concerne la sécurité alimentaire).
2 - la poulette qui n'a pas encore pondu et que les parents gardent pour voir comment elle va se comporter. Si elle pond beaucoup ce n'est pas bon présage ; ça veut dire que même si la future femme donne des enfants ce sera en petit nombre.
3 - les flèches pour souhaiter que parmi les enfants qu'elle mettra au monde, il y aura des garçons puisque ce sont les hommes qui utilisaient les flèches pour la sécurité de la maison et la chasse ; en tout cas pour la dignité, la fierté et la grandeur de la famille et du clan.
4 - les cauris pour que le père de famille puisse consulter les devins pour reconnaître le désir, la volonté et la décision des forces immatérielles qui animent l'environnement et qui jouent tantôt en faveur ou tantôt en défaveur des hommes ; si après consultation et contre-consultation des devins il n'y a pas d’obstacle, alors le contrat est scellé. Et à partir de là, les parents du garçon arrivent chez les parents de la fille chaque année après les récoltes du mil pour apporter un nombre variable de paniers de mil blanc. Si l'enfant est petite, les quantités sont relativement petites et au fur à mesure qu'elle grandit, ça augmente et à l'adolescence la courbe croit, jusqu'à Dikountri et après Dikountri elle rejoint son mari